Du Soufisme à la Voie Prophétique : Le renouveau spirituel islamique d’Abdessalam Yassine

L’Imam Abdessalam Yassine (1928-2012) présente un projet de renouveau islamique global dans la pensée et la pratique, centré sur ce qu’il appelle la « Voie Prophétique » (Al-Minhaj An-Nabawi المنهاج النبوي). Ce projet représente une tentative de reformuler la compréhension optimale de la conduite du Prophète Mohammad ﷺ, le seul modèle infaillible que tous les musulmans doivent considérer comme la matrice archétypale exclusive. Ce qui signifie pour Imam Abdessalam Yassine la nécessité du dépassement de l’héritage des prismes des avatars des siècles de la décadence survenue après ce qu’il nomme « la rupture historique » causée par la fin prématurée et tragique de la suppléance islamique, un héritage qu’il considère comme en deçà de la Voie Prophétique; et le passage à une vision plus complète et une pratique intégrale inspirées de cette voie. Dans le cheminement spirituel, cela exige selon Imam Yassine la transition du soufisme traditionnel au cheminement collectif d’effort et d’engagement. Ce cheminement spirituel doit donc être collectif et bien intégré dans le mouvement général des croyants.
I- Du Soufisme à la Voie Prophétique: Un changement de vision
Abdessalam Yassine commence son parcours spirituel au sein d’un courant soufi marocain à savoir la tariqa Boudchichiya. Cependant, une profonde transformation intellectuelle et spirituelle l’a conduit à réviser et à critiquer le soufisme traditionnel, annonçant sa transition de la logique soufie à la logique de la voie prophétique pour des raisons légitimes, opérationnelles et pragmatiques. Cette transition n’est pas un rejet total du soufisme, mais plutôt une tentative de repenser la trajectoire et l’orientation vers des objectifs plus larges et plus englobants.
Imam Yassine estime que les soufis s’étaient généralement repliés sur eux-mêmes, se contentant de l’aspect individuel du culte et du dhikre, en s’éloignant des affaires publiques et de la responsabilité du changement social et politique. Ils ont donc désactivé les aspects du modèle du Prophète ﷺ qui garantissent la présence efficace des croyants dans les affaires et le quotidien de la nation.
Imam Yassine présente donc la voie prophétique comme une alternative qui combine une éducation spirituelle profonde et une action collective organisée et efficace pour rétablir la justice et le bel-agir (al-ihsane) dans la société. Cette voie ne voit pas de contradiction entre le comportement individuel et l’action collective, mais les considère comme les deux faces de la même monnaie, où le comportement individuel sert le projet collectif, et vice versa.
II-Le concept de « cheminement » chez Abdessalam Yassine: Les Dix Vertus (الخصال العشر)
Le cheminement chez Abdessalam Yassine est défini comme des forces spirituelles, morales et pratiques que l’aspirant à la foi et au bel-agir, au cheminement spirituel authentique au sein de l’islam, acquiert pour briser les voiles de l’égoïsme, de l’insouciance et de l’habitude. Il ne s’agit pas de simples pratiques individuelles, mais d’un parcours éducatif intégré visant à construire l’individu musulman capable de contribuer au changement global. Imam Yassine formule ce cheminement dans le cadre des « dix vertus », et chaque vertu couvrant les affluents de la foi qui la fondent. Ces « dix vertus » représentent les piliers de la voie prophétique. C’est un système conceptuel qui couvre la position de l’être humain dans la communauté, sa position vis-à-vis de la rationalité, sa position vis-à-vis de Dieu et de l’habitude. Ces vertus sont:
1. La bonne compagnie et l’intégration à la communauté des croyants (As-suhba wal-jama’a): mettre l’accent sur le rôle crucial et incontournable de la bonne compagnie et sur l’attachement à la communauté vertueuse et la coopération dans la voie de Dieu en elle, en tant qu’elle est un milieu éducatif qui affine et renforce l’individu.
2. Le rappel (Ad-dhikre): Multiplier le rappel de Dieu Tout-Puissant, car c’est la nourriture de l’âme et la clé de l’éveil du cœur, et un moyen de purifier et de sanctifier l’âme.
3. La sincérité (As-sidq): S’engager dans la sincérité dans les paroles, les actes et les intentions, et s’éloigner du mensonge et de l’hypocrisie, car c’est la base de la relation vraie et optimale avec Dieu et avec les gens.
4. Le don (Al-badhle): Donner et sacrifier son argent, ses efforts et son temps dans la voie de Dieu, car c’est une preuve de la sincérité de la foi et de l’amour du bien pour les autres.
5. La science (Al-‘ilme): Rechercher la connaissance religieuse et universelle, et la mettre en pratique, car c’est la lumière de la perspicacité et le chemin de la guidance et du progrès.
6. L’action (Al-âamal): Transformer la connaissance et la foi en actions vertueuses et fructueuses, et ne pas se contenter de paroles sans actes, car « les meilleurs des gens sont les plus utiles aux gens » selon ce hadith (parole) du Prophète.
7. La bonne contenance (As-Samte Al-hassane): Adopter de bonnes manières et une éthique islamique dans l’apparence et le comportement, car cela reflète la beauté de la religion et attire les cœurs.
8. La pondération (At-to’ada): Faire preuve de prudence et de patience dans les affaires, et s’éloigner de la précipitation et de la légèreté, car ce sont des qualités de sagesse et d’équilibre.
9. L’économie (Al-iqtisad): La modération et le juste milieu dans toutes les affaires, et l’éloignement de l’extravagance et de l’avarice, car cela réalise l’équilibre dans la vie.
10. L’effort et l’engagement: Il faudra faire un effort contre soi-même et contre tout ce qui peut nous éloigner de Dieu.
Ces qualités ne sont pas de simples valeurs théoriques, mais des forces spirituelles, morales et pratiques visant à provoquer un changement réel chez l’individu et dans la société, et à briser les barrières de l’égoïsme, des habitudes et des limites psychologiques et sociales.
III-Le cheminemement collectif d’effort et d’engagement: Justice et bel-agir
Le concept de « cheminemement d’effort et d’engagement » est l’un des concepts fondamentaux de la pensée de l’Imam qui combine les exigences de la justice (al-‘adle) et du bel-agir (al-ihsane). Le mot « cheminement » renvoie au bel-agir, et l’effort renvoie à la justice. Cela signifie que l’éducation spirituelle n’est pas séparée de la recherche de l’établissement de la justice sur terre (jihade). Le bel-agir «c’est adorer DIEU comme si tu LE vois, et si tu ne LE vois pas, LUI, IL te voit» (hadith du Prophète ﷺ). Il est lié à la purification du cœur. Quant à la justice, elle inclut la justice sociale, politique, économique, la résistance à l’oppression et à la corruption.
Imam Yassine estime que le cheminement d’effort et d’engagement est ce qui permet à la nation de retrouver sa place et de guider l’humanité, en construisant des individus et des communautés engagés dans la bienfaisance dans leur comportement, et cherchant à réaliser la justice dans leur société. Ce cheminement n’est pas une simple réaction à l’injustice, mais un projet proactif visant à construire une société islamique intégrée.
Conclusion
Il en découle alors que l’imam présente un projet de renouveau dans le cheminement spirituel islamique, passant du soufisme traditionnel à la « Voie Prophétique ». Ce projet a la spécificité de combiner la profondeur de l’éducation spirituelle et l’exhaustivité de l’action sociale et politique. Les « dix vertus » et le « cheminement collectif d’effort et d’engagement » constituent les deux piliers de cette voie, offrant un cadre pratique pour la construction de l’individu musulman et d’une société juste et bienfaisante. Ce renouveau offre une vision unique pour la renaissance de l’islam à l’ère moderne.
