Ceux que Dieu aime : (2) Les Repentants

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Le croyant n’atteindra la station de la pureté que par un repentir (tawba) constant, car c’est dans sa répétition et sa permanence que réside sa condition et sa voie. C’est pourquoi Dieu — exalté soit-Il — a associé les deux dans Sa parole : « En vérité, Dieu aime ceux qui se repentent sans cesse et Il aime ceux qui se purifient » [An-Nisâ’, 4:222]. Chacune nourrit l’autre : le repentant se purifie, abandonne la souillure (rijs et rijz), et se tourne vers Dieu par les actes d’obéissance. Son âme s’élève alors et se rend digne d’être élue et distinguée, comme le dit le Très-Haut : « Et lorsque les Anges dirent : “Ô Marie, en vérité Dieu t’a élue et purifiée, et Il t’a élue au-dessus de toutes les femmes des mondes. Ô Marie, obéis à ton Seigneur, prosterne-toi et incline-toi avec ceux qui s’inclinent” » [Âl ʻImrân, 3:42-43]. Le signe du repentir sincère est ainsi pureté, crainte révérencielle, chasteté et ferveur dans l’adoration.

Dieu aime les repentants et se réjouit de leur retour. Le Messager de Dieu ﷺ a dit, évoquant le mérite du repentir : « Assurément, Dieu se réjouit davantage du repentir de Son serviteur que l’un d’entre vous ne se réjouirait, s’il était monté sur sa bête dans un désert, qu’elle lui échappait avec ses vivres et son eau, qu’il en désespérait et s’étendait à l’ombre d’un arbre, puis qu’il la trouvait soudain debout près de lui : il saisirait alors sa bride et dirait, de l’intensité de sa joie : “Ô Dieu, Tu es mon serviteur et je suis Ton Seigneur !” — se trompant par excès de joie » [1].

Cet amour divin se renforce d’autant plus que le repentant est dans la vigueur de sa jeunesse, lorsque l’élan et les désirs sont les plus fougueux. Le Prophète ﷺ a dit : « Dieu aime le jeune homme repentant » [2], lui qui mérite de faire partie de ceux que Dieu abritera sous Son ombre le Jour où il n’y aura d’autre ombre que la Sienne. Le maître des aimants et des aimés ﷺ lui-même portait au repentir l’attachement le plus ardent, au point de dire : « Repentez-vous à votre Seigneur ; par Dieu, je me repens à mon Seigneur cent fois chaque jour ! » [3].

Parmi les Noms de Dieu figure Al-Wadûd, l’Affectueux : Celui qui aime et qui est aimé. Il se rend aimable à Ses créatures par Ses bienfaits, à Ses proches (awliyâ’) par la connaissance (maʻrifa) de Lui, et aux pécheurs par Son pardon et Sa miséricorde. Ce Nom est mentionné dans le Coran en liaison avec le repentir et le istighfâr (la demande de pardon), ainsi qu’avec les Noms Ar-Rahîm et Al-Ghafûr : « Demandez pardon à votre Seigneur, puis repentez-vous à Lui. En vérité, mon Seigneur est Très-Miséricordieux, plein d’amour » [Hûd, 11:90] ; « Et c’est Lui le Pardonneur, l’Affectueux » [Al-Bourouj, 85:14]. L’amour divin se trouve ainsi associé à la miséricorde et au pardon, manifestation la plus élevée du repentir. Le Seigneur se révèle à Ses serviteurs par Ses Noms Al-Ghafûr Ar-Rahîm : le serviteur se repent, revient à son Seigneur Al-Wadûd, et se voit inscrit parmi les bien-aimés.

Le repentir individuel, bouleversement de l’État de l’âme

« Le repentir est un bouleversement d’État » : expression saisissante de l’auteur d’Al-Fath Ar-Rabbânî, par laquelle il déploie les sens du repentir véritable et les étapes à franchir pour l’atteindre. Il écrit : « Repentez-vous par vos cœurs et par vos langues. Le repentir est un bouleversement d’État ! Il bouleverse l’état de ton âme charnelle, de ta passion, de ton démon, et de tes mauvaises fréquentations. Si tu te repens, tu transformes ton ouïe, ta vue, ta langue, ton cœur et tous tes membres. Tu purifies ton manger et ton boire des troubles de l’illicite et du douteux, et tu prends garde dans ton train de vie, tes ventes et tes achats. Tu fais de ton Maître — exalté soit-Il — ton unique préoccupation. Tu ôtes l’habitude et tu mets à sa place l’adoration ; tu ôtes la désobéissance et tu mets à sa place l’obéissance. Puis tu te réalises dans la Vérité (al-Haqîqa) tout en respectant la Voie (ash-Sharîʻa) » [4].

Dieu — exalté soit-Il — dit : « Ô vous qui croyez ! Repentez-vous à Dieu d’un repentir sincère » [At-Tahrîm, 66:8]. Le repentir nasûh — sincère — se réalise par le regret des péchés commis, la ferme résolution de ne plus y retomber, la restitution des droits d’autrui et la persévérance dans le istighfâr.

Le repentir est un bouleversement d’État, Il consiste à replacer cette vie dans la perspective de la vie dernière, à inscrire le cours de ce monde dans son sillage. Il est l’évocation permanente (dhikr) de Dieu et la marche vers Lui, puis l’œuvre assidue et persévérante, ici-bas, en vue de la vie dernière. Stérile est la foi au destin si elle n’impulse pas à l’action vertueuse.

 Dans le cœur du serviteur se trouvent trois ordres de maladies qui, réunies, forment la maladie de l’hypocrisie (nifâq). Le repentir, pris en son sens le plus large, sera d’autant plus un puissant aiguillon vers l’ascension dans la pente de la Foi si le serviteur s’est purifié à l’eau du repentir qu’il puise auprès de ceux qui reviennent à Dieu, et s’il a bu de cette eau des gorgées qui lui font goûter la douceur de la Foi. Il en redemande alors, encore et encore, jusqu’à ce que son âme répugne à la désobéissance, et que le istighfâr et la vigilance totale, dans tout acte petit ou grand, deviennent ses compagnons permanents.

Le repentir collectif, bouleversement de l’État d’injustice et de tyrannie

L’Islam est miséricorde ; sa porte est grande ouverte aux repentants. Mais le repentir, en notre temps — temps de la morsure et de la contrainte, où les musulmans sont pareils à des orphelins au festin des ignobles — dépasse le simple repentir individuel par lequel le serviteur se détourne de ses péchés et se consacre au travail sur son âme. Il franchit ce premier degré pour rejoindre le sens qu’avait le repentir au temps de la Prophétie, lorsque le souci de l’individu et le souci de la communauté (al-jamâʻa) ne faisaient qu’un, et que le destin eschatologique du croyant ) son destin ultime devant Dieu) ne se concevait pas séparément du destin de l’Umma et de sa dignité retrouvée.

Le repentir, en notre temps, si nous le voulons sur les pas de la Méthode Prophétique, exige de nous un attachement intime aux soucis de l’Umma, à ses causes destinales, ainsi qu’aux causes justes de l’humanité, de front avec les exigences du repentir personnel.

Rien ne transformera les âmes qui sortent tout juste du giron d’un islam vétuste, sinon un repentir selon la Méthode Prophétique : un repentir profond qui bouleverse toutes les balances — intellectuelles, cardiales, morales — qui oriente le repentant vers la vie dernière et l’arrache à son asservissement à sa passion pour le vouer purement à Dieu. Un tel repentir est, comme le dit le cheikh Al-Jîlânî, un « bouleversement d’État » : bouleversement de l’état des âmes, sans lequel nulle entreprise n’est possible pour bouleverser l’état du faux dans le monde. Tel est le sens de la parole divine : « Et repentez-vous tous à Dieu, ô croyants, afin que vous réussissiez ! » [An-Noûr, 24:31] — car les fruits de la Foi, de l’Islam et de la droiture ne se cueillent que si le repentir est collectif et général.

Le message du prédicateur des prophètes, Shuʻayb — paix sur lui — illustre avec clarté le caractère global de cet appel. Dieu dit : « Et aux gens de Madyan, [Nous envoyâmes] leur frère Shuʻayb qui dit : “Ô mon peuple ! Adorez Dieu. Pour vous, pas d’autre divinité que Lui. Et ne diminuez ni la mesure ni le poids… Remplissez la mesure et le poids en toute équité. Ne causez aux gens aucun préjudice dans leurs biens et ne semez pas la corruption sur la terre… Je ne veux que la réforme, autant que je peux… Demandez pardon à votre Seigneur, puis repentez-vous à Lui. En vérité, mon Seigneur est Très-Miséricordieux, plein d’amour” » [Hûd, 11:84-90]. À l’appel au istighfâr se joint ainsi un appel vigoureux à la réforme économique, sociale et politique. Dieu menace de malédiction, dans ce monde et dans l’autre, ceux qui combattent ces valeurs et les dissimulent : nul n’y échappe que par un repentir dont les conditions sont la réforme et la proclamation manifeste de la vérité : « Ceux qui cachent ce que Nous avons fait descendre en fait de preuves et de guidance, après que Nous les ayons exposés aux gens dans le Livre, ceux-là sont maudits de Dieu… à l’exception de ceux qui se sont repentis, qui se sont réformés et qui ont proclamé la vérité au grand jour. Ceux-là, Je les rétablis dans Ma Grâce » [Al-Baqara, 2:159-160]. Ibn ʻÂshûr commente : « Il a été posé comme condition du repentir qu’ils réforment ce qu’ils avaient altéré, en manifestant ouvertement ce qu’ils avaient caché et en le proclamant aux gens ; leur seule reconnaissance ne suffit pas, ni leur aveu dans leurs retraites » [5]. Par cela seul s’accomplit le repentir général qui attire l’amour du Dieu Très-Miséricordieux et plein d’amour.

Nous sommes une communauté qui se repent et qui appelle les hommes au repentir

Le titre même de notre message est le repentir et le retour à Dieu ; nous sommes une communauté qui se repent et qui appelle les hommes au repentir, en réponse à l’ordre divin : « Et repentez-vous tous à Dieu, ô croyants, afin que vous réussissiez ! » [An-Noûr, 24:31]. Ce repentir collectif, qui constitue la plus haute des finalités, exige mansuétude et miséricorde. Que les prédicateurs n’oublient jamais que Dieu agrée le repentir de celui qui a commis le mal, et que Sa miséricorde embrasse tous Ses serviteurs — jusqu’aux nantis prodigues (mutrafîn) et aux désobéissants. La porte du repentir demeure grande ouverte : « tout fils d’Adam est faillible, et les meilleurs des faillibles sont ceux qui reviennent sans cesse à Dieu » [6].

 À propos du verset : « Demandez pardon à votre Seigneur, puis repentez-vous à Lui. En vérité, mon Seigneur est Très-Miséricordieux, plein d’amour » [Hûd, 11:90], Fakhr ad-Dîn ar-Râzî livre un commentaire d’une grande éloquence ou il explique que la mécréance ou la désobéissance passées ne sauraient constituer un obstacle à la foi et à l’obéissance, car Dieu — exalté soit-Il — étant Très-Miséricordieux et plein d’amour, agrée la foi et le repentir aussi bien du mécréant que du pervers ; Sa miséricorde et Son amour à leur endroit le rendent inéluctable [7].

L’un des plus graves périls qui guettent les prédicateurs à Dieu est leur enfermement dans un égoïsme messianique trompeur, qui leur fait refuser tout dialogue avec l’apostat, le pervers ou le nanti prodigue susceptibles de se repentir et de revenir à Dieu — gloire à Lui. Leur discours se réduit alors à déverser sa colère sur la masse et les petites gens qui commettent quelques désobéissances, tandis qu’ils ferment les yeux et détournent le regard des puissances de l’arrogance politique et économique (al-istikbâr) qui oppriment les hommes, accaparent les richesses et les subsistances, et sèment la corruption sur la terre — souillant ses eaux, empoisonnant son air, épuisant ses sols et mettant en péril l’équilibre que Dieu y a établi. Or, dans la prédication des prophètes — paix sur eux — le repentir n’est que la conjonction de l’appel à l’Unicité (Tawhîd) et de l’exhortation à la droiture individuelle, main dans la main avec l’édification d’une société où règnent les valeurs et la morale de la vertu et de la justice.

[1]: Rapporté par Muslim, d’après Anas ibn Mâlik, hadith n° 2747.

 [2]: Jalâl ad-Dîn as-Suyûtî, Ad-Durar al-Muntathira fî al-Ahâdîth al-Mushtahira, Université du Roi Saoud, p. 78.

 [3]: Rapporté par Muslim, d’après Al-Aghar al-Muzanî Abû Mâlik, hadith n° 2702.

 [4]: Imam Abdelqâdir al-Jîlânî, Al-Fath ar-Rabbânî, 54ᵉ assemblée. .

 [5]: Ibn ʻÂshûr, At-Tahrîr wa-t-Tanwîr, Ad-Dâr at-Tûnisiyya li-n-Nashr, 1984, t. 2, p. 71-72.

 [6]: Nâsir ad-Dîn al-Albânî, Silsilat al-Ahâdîth as-Sahîha wa shay’ min fiqhihâ wa fawâ’idihâ, t. 6, p. 276.

[7]: Fakhr ad-Dîn ar-Râzî, Mafâtîh al-Ghayb, Dâr al-Kutub al-ʻIlmiyya, vol. IX, partie 18, p. 44.

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